« Americanah » de Chimamanda Ngosi Adichie par Valérie Krol

Chimamanda Ngosi Adichie, écrivain nigériane née en 1977, raconte dans Americanah l’histoire d’une jeune Nigériane partie faire ses études universitaires aux Etats-Unis et qui y reste une quinzaine d’années avant de revenir dans son pays. Le titre du livre résume en un mot l’intrigue : en effet, c’est par ce nom que les Nigérians désignent ceux de leurs compatriotes partis vivre en Amérique.

L’héroïne, Ifemelu, qui a grandi à Lagos au début des années 1980 dans une famille de la classe moyenne, décide d’aller poursuivre ses études universitaires à l’étranger, lassée de l’incurie et de la corruption qui règnent dans son pays. Elle choisit les Etats-Unis, d’une part parce qu’elle a une tante qui y réside, ce qui lui facilite l’obtention d’un visa étudiant, et d’autre part parce que son amoureux, le doux et rêveur Obinzé dont la faculté la plus admirable peut-être est de se faire aimer et apprécier de tous, est un admirateur inconditionnel de l’Amérique qu’il ne connaît qu’au travers de sa littérature et de son cinéma.

Ifemelu réalise assez vite que dans ce pays dont l’histoire est intimement mêlée à celle de l’esclavage, la hiérarchie sociale dépend encore majoritairement de la couleur de peau, ce qui entraîne un racisme latent entre les différentes communautés qui s’y côtoient (blancs, asiatiques, latinos, noirs) et fausse les rapports entre les individus qui sont jugés non sur leur valeur intrinsèque, mais sur leur apparence.

Le désir d’ascension sociale pousse ainsi certains noirs à renier leur couleur de peau, à souhaiter des métissages, pour correspondre à une image qui pourrait se résumer en gros à l’adage suivant : « plus on a la peau claire, plus on a de chances de réussir ». Ifemelu elle-même, pour être sûre d’obtenir un travail qualifié correspondant à ses diplômes, se verra contrainte de lisser ses cheveux naturellement crépus.

Mais comment condamner cette aliénation à l’image, dès lors que l’on constate que ne pas avoir la peau blanche expose à toutes sortes de discriminations ou de situations vexatoires ?

L’auteur pointe aussi du doigt le système éducatif américain qui est si peu exigeant envers ses enfants qu’il leur demande de « participer » plutôt que d’apprendre, ce qui ne peut produire – à l’exception d’universités d’élites telles que Harvard, Yale ou Princeton – que des adultes aux raisonnements réducteurs et simplistes. L’on pense à cette frange d’américains blancs progressistes qui, voulant se démarquer de ce racisme sous-jacent et animés des meilleures intentions du monde, ont des réactions frisant le ridicule en portant aux nues sans discernement tout individu non-blanc, ce qui est encore une forme de réaction raciste puisque qu’elle est suscitée par la différence de la couleur de peau.

Pour Ifemelu, en revanche, il n’est pas question de prôner «black is beautiful» (elle répond d’ailleurs à une interlocutrice blanche que « tous les africains ne sont pas beaux ») mais de démontrer à quel point, sous les aspects faussement égalitaires d’un discours politiquement correct, la société américaine est toujours profondément imprégnée par le racisme.

Ce racisme auquel est exposée Ifemelu elle-même en premier lieu explique qu’elle trouve un certain réconfort dans la liaison amoureuse qu’elle noue avec Curt, jeune américain blanc appartenant à l’élite de la société américaine, la classe extrêmement privilégiée des WASP (White Anglo-Saxon Protestants) qui lui redonne confiance en elle-même et lui procure pendant un certain temps une sensation de bien-être due aux nombreux avantages dont, de par sa position sociale, Curt la fait bénéficier. Cependant, la famille de Curt ne la considère que comme un aimable caprice exotique de leur fils (sa précédente petite amie était japonaise) mais en aucun cas comme une épouse possible, ce dont Ifemelu ne peut se satisfaire et qui la pousse à quitter Curt.

Elle sera plus en affinité avec ses convictions dans la relation amoureuse qu’elle entame avec Blaine, un noir américain issu d’un milieu modeste, devenu professeur à l’université de Yale à force de travail acharné, dont elle admire l’intelligence et la probité. Mais Blaine ne peut admettre qu’elle ne soit pas toujours à ses côtés dans l’activisme militant qu’il mène contre les discriminations raciales (selon lui, Ifemelu ne veut pas s’impliquer car, en tant qu’ Africaine et non pas Noire Américaine, elle ne se sent pas concernée) et son intransigeance sera en grande partie la cause de leur séparation.

En fait Ifemelu a choisi sa propre (voie/voix) pour exprimer ses idées. Par le biais d’un blog qu’elle a créé et qu’elle alimente, sa réflexion s’affirme et s’affine. Réflexion qui la conduit en fin de compte à prendre la décision de retourner dans son pays. Cette décision est aussi motivée par un désir de plus en plus impérieux de revoir Obinzé, son premier amour, avec qui elle avait rompu toutes relations au début de son séjour en Amérique, mue par un profond sentiment de honte après s’être prostituée une seule et unique fois dans un moment où elle avait désespérément besoin d’argent.

Ifemelu réussira-t-elle à se réhabituer à l’Afrique ? Retrouvera-t-elle Obinzé ?

Le lecteur le découvrira en se plongeant avec un plaisir immédiat – grâce à la fluidité de l’écriture de Chimamanda Ngosi Adichie – dans ce roman qui propose une vision incisive et sans concession de la société américaine actuelle.

* wasp est l’acronyme de « white anglo-saxon protestant » qui représente l’élite de la société américaine.