« Un fleuve de fumée » d’Amitav Ghosh par Valérie Krol

« Un fleuve de fumée » est le deuxième volume d’une trilogie écrite par l’écrivain indien Amitav Ghosh.

Amitav Gosh

Grande saga romanesque avec en toile de fond la première guerre de l’opium entre les Britanniques et les Chinois qui se déroula de 1838 à 1842 (d’où le titre du livre), c’est un hymne au multiculturalisme, une épopée écrite à la gloire des langages, ce qui n’est pas très étonnant quand on regarde le parcours de l’auteur. Né à Calcutta en Inde, il a également vécu au Bangladesh, au Sri Lanka, en Iran et se partage actuellement entre New York et Goa.

Il nous fait suivre les destins entrecroisés d’une famille de coolies indiens qui se sont embarqués de Calcutta pour l’île Maurice, d’un riche botaniste anglais parti en Chine avec sa jeune protégée française à la recherche d’une fleur mystérieuse, d’un négociant parsi de Bombay qui essaie de se trouver une place dans le trafic de l’opium entre les deux grandes puissances en présence.

L’histoire de ces personnages, ainsi que celle de leurs connaissances, pères, frères, enfants, cousins, amis, nous est narrée par le biais d’une langue qui s’enrichit au gré de leurs pérégrinations tout au long de l’Océan Indien avec ses ports grouillant de marins de toutes nationalités où l’on peut croiser tout aussi bien un maharadjah déchu qu’un horloger arménien ayant rencontré Napoléon ou encore le fils métis d’un célèbre peintre anglais appartenant à la Royal Academy de Londres.

Ainsi Deeti, l’ancienne coolie qui ne sait ni lire ni écrire, s’exprime-t-elle dans un mélange d’anglais, de français, de créole acquis à l’île Maurice, amalgamé au bhojpuri, dialecte de son Bihar natal tandis que le riche négociant parsi Baramjee Naurosjee se remémore, en fin gourmet qu’il est, les noms des plats persans, indiens, chinois et autres qui lui prépare toute une armée de serviteurs qui parlent des dialectes aussi divers que le gujarati, le marathi, le kachki, le konkani…

L’on pourrait d’ailleurs comparer ce foisonnement de cultures à l’effervescence que l’on trouvait dans les ports méditerranéens de la fin du XIXe siècle, quand les échanges commerciaux étaient à leur plus haut niveau et que les habitants de ces rivages parlaient tous un peu de turc, un peu d’arabe, un peu de génois, un peu de grec en même temps que leur langue natale (bulgare, roumain, français, catalan … )

Quel contraste avec le fanqui, langue réservée au négoce, parlée dans l’enclave commerciale de Canton où se côtoient plusieurs nationalités, sorte de pidgin english, langue bâtarde, appauvrie, grossière, qualifiée de « langue du peuple fantôme » par l’un des protagonistes.

Contraste aussi avec la raideur britannique qui n’admet pas d’autres lois que les siennes, d’autres cultures que la sienne et dont la figure du directeur du journal local, John Slade, fervent partisan du libre-échange – en est l’exemple caricatural.

S’immerger dans ce fleuve de fumée, c’est s’immerger dans une multiplicité de parfums, goûts, langages, nourritures, couleurs, dont on ressort singulièrement enrichi.

Edition 10/18 – 728 pages – 9,90 €