« Longues distances » de Jhumpa Lahiri par Valérie Krol

Dans quelle mesure des êtres déracinés peuvent-ils se reconstruire une vie ailleurs ? C’est une des questions abordées par Jhumpa Lahiri, jeune écrivain américaine d’origine bengalie, dans son beau roman « Longues distances » écrit en 2013 et récemment publié en poche.

Ainsi le calme et pondéré Subhash, né à Calcutta en 1945, qui a choisi de poursuivre de brillantes études de chimie aux Etats-Unis vivra-t-il longtemps avec un sentiment de vide, après avoir quitté sa famille et surtout son frère cadet Udayan avec lequel il a partagé tous les moments cruciaux de son enfance et de son adolescence. Et pourtant, c’est aussi pour échapper à l’emprise de ce frère trop impétueux et rebelle qui l’éclipsait aux yeux de ses parents qu’il a quitté son pays. Udayan, bien qu’ayant suivi des études aussi réussies que celles de Subhash, restera en Inde où il a décidé de lutter contre l’ injustice sociale régnant dans son pays.

La figure la plus tragique de ce roman est probablement Gauri, la jeune épouse d’Udayan, devenue veuve après que son mari, impliqué dans un mouvement révolutionnaire clandestin qui l’a conduit à accomplir des attentats terroristes, ait été abattu sous ses yeux par des forces paramilitaires. Remariée à Subhash, venu en Inde pour le décès de son frère, qui l’emmène aux Etats-Unis mû par le désir de lui offrir la possibilité d’y reconstruire sa vie, Gauri n’arrive pas à combler la distance qui la sépare de ce second mari à qui elle est reconnaissante de son geste, mais qu’elle ne parviendra jamais à aimer. Pas plus qu’elle ne pourra éprouver de sentiments maternels envers Bela, l’enfant dont elle a découvert à la mort d’Udayan qu’elle était enceinte. Cette incapacité à nouer quelque lien affectif que ce soit la pousse à les quitter pour aller vivre à l’autre bout du pays, sur la côte Ouest des Etats-Unis, choix symbolique de la plus longue distance qu’il lui est possible de mettre entre elle et eux.

Mais il faut dire à la décharge de Gauri que celle-ci n’a jamais réussi à éprouver de réel sentiment d’appartenance, ne serait-ce qu’au sein de sa propre famille, sa naissance ayant été considérée plus comme une charge que comme un bienfait. Sans racines solides, comment un être peut-il s’attacher et c’est en cela que réside sa tragédie.

La jeune Bela, fille d’Udayan et de Gauri, née et élevée aux Etats-Unis par Subhash qui a endossé ce rôle de père avec un bonheur teinté de culpabilité envers son frère mort dont il a l’impression d’avoir volé la place (culpabilité qui l’empêche d’avouer à Bela qui est son vrai père) aura elle aussi du mal à trouver sa place, allant d’un travail à l’autre à travers le pays pendant une dizaine d’années, n’ayant délibérément que des aventures sans lendemains jusqu’au jour où, enceinte, elle choisit de revenir vers le seul être qui lui procure un réel sentiment d’ancrage, Subhash. Ce retour lèvera enfin les non-dits et permettra à tous d’avoir une vie plus apaisée.

Dans ce livre, Jhumpa Lahiri nous en dit beaucoup à la fois sur l’évolution de ses personnages et celle de l’Inde moderne, l’une et l’autre ne se faisant pas sans douleur. Mais elle termine sur une note d’espoir laissant à entendre que les jeunes générations seront peut-être le trait d’union entre tous ces personnages.