« Et que le vaste monde poursuive sa course folle » de Colum Mc Cann, par Valérie Krol

Ce roman se déroule en grande partie à New York durant la journée du 9 août 1974, journée marquée par deux événements l’un et l’autre très médiatisés à l’époque.

Le premier est la démission de Richard Nixon, contraint à cette décision par le scandale du Watergate.

Le second est l’exploit réalisé par un jeune funambule français, Philippe Petit, qui a réussi à évoluer – sans autorisation légale des autorités américaines – pendant une quarantaine de minutes sur un fil tendu entre les deux tours du World Trade Center, les Twin Towers, muni de son seul balancier pour tenir en équilibre.

Le gouvernement américain de cette époque, englué dans la guerre du Vietnam (qui ne prendra fin qu’en avril 1975) et dans le scandale du Watergate, est alors en pleine déliquescence.

Déliquescence qui est plus ou moins reflétée dans le vécu de certains des protagonistes de ce roman, ou plutôt de ces histoires diverses qui s’imbriquent à des moments donnés les unes dans les autres, que ce soit la lente dégradation de la prostituée Tillie, la difficulté de mères de soldats tués lors de cette guerre à faire leur deuil, le désarroi de jeunes gens ayant appartenu au mouvement underground des années soixante dont la décadence les a plongés dans un manque abyssal du sens de leur vie.

Émergent quelques personnages lumineux dont l’Irlandais Corrigan, moine ayant choisi de vivre parmi les plus démunis auxquels il se sent lié par une profonde affinité déclenchée par un événement douloureux vécu dans son enfance. Il tente de leur redonner de la dignité sans jamais les juger.

Corrigan est lumineux parce que son âme tend vers le haut. La dernière vision qu’il aura au cours de son agonie (il a été victime d’un accident de voiture) sera celle du jeune funambule évoluant dans les airs entre les deux tours avec une apparente facilité.

Mais en réalité tous les mouvements du funambule ont été longuement étudiés, travaillés, répétés, jusqu’à atteindre une maîtrise absolue, indispensable dans cette confrontation avec la mort. Combien de personnes en sont-elles capables ? Voilà la question qui est posée dans ce livre. Une des réponses proposées est que l’amour sincère des autres peut y parvenir, à l’instar du personnage de Gloria, personnage défavorisé socialement, mais riche de tant d’autres choses.

Il n’est donc pas innocent que Colum Mc Cann ait intégré dans son livre – écrit en 2009 – une photo d’amateur montrant le funambule sur son fil tendu entre les deux tours survolé par un avion de ligne.

Car cette photo, ô combien prémonitoire !, préfigure les attentats du 11 septembre 2001 qui verront l’Amérique, jusqu’alors persuadée de la maîtrise absolue de son territoire, touchée de plein fouet par la destruction des Twin Towers percutées par deux avions lors d’attaques terroristes. Cette perte de maîtrise sera à l’origine d’un ordre du monde bouleversé.

Édition 10/18 – 8,80 €

Irish writer Colum McCann poses on May 15, 2013 in Paris